La théorie du gros

Pour la petite histoire, j’aime beaucoup cuisiner en outdoor. Et c’est grâce à ça que j’ai commencé à réfléchir dans mon coin, à initier les prémices de la théorie du gros. Le problème devait être (je ne me le rappelle plus très bien) quelque chose comme : quelle bonne méthode pour un risotto sur le terrain à partager avec mon pote Corin. J’ai pensé aux transvasements, aux partages, avec nos petite gamelles et la petite bouilloire. Puis j’ai repensé aux préparations d’eau en bivouac hivernal, aux grosses gamelles qu’on utilise à la place des micromugs. 

Une grosse gamelle qui passe au feu, pour le temps de cuisson. À peu près à la même époque j’ai commencé à arrêter de donner des stages avec mon petit sac à dos ou tout rentrait au chausse-pieds, pour me servir de mon gros karrimor, quitte à le laisser à moitié vide. Plus pratique, plus rapide, pour bourrer sans effort et tout faire rentrer, avoir le temps de s’occuper des stagiaires.
 
Avec en tête ce petit message de Camp, sur le forum de David Manise, renonçant à ses recherches d’optimisation : 
 

« Suite au stage de Die et à quelques discussions très instructives, je suis en train de revoir complètement mon matériel, me rendant compte que s’il était bon pour quelques jours en touriste, face à une situation engagée il ne valait pas tripette:

 *- Exit le Camp Tramp, la scie Fiskars et le SAK (en faveur d’une petite lame de 20 g. et d’une pelle Cold Steel)
*- Exit le Mug Titane de 70cc et le réchaud à alcool Vargo (en faveur d’un réchaud à bois* et d’une gamelle de 2 litres)
*- Exit le sac rikiki où tout est calculé au millimètre pour un vaste fourre-tout… qui peut servir de pieds d’éléphant
*- Exit les multiples sacs et boites diverses en faveur d’un bidon étanche de 24 litres
*- Exit les Nalgenes de 1 litre (qui pèsent autant q’une MSR de 6 litres)
*- Rajout d’une doublure de poncho pour une utilisation multi-fonction
*- Inclusion de l’aspect chasse
 
En calculant bien (je n’en suis pas encore au bout) la plupart de ces changements n’ont qu’une incidence minime sur le poids mais offrent des améliorations substantielles en terme de sécurité, d’autonomie et de polyvalence.
 
Ainsi le passage au réchaud à bois offre une capacité de chauffage et de production d’eau quasi illimitée (fonte de neige/purification) en plus de pouvoir préparer des aliments secs types pâtes complètes bio ou légumineuses très intéressants pour leur valeur énergétique et leur ratio poids/calories.
 
J’ai rétrospectivement l’ impression d’avoir oublié une partie des leçons apprises à B.O.S.S. et de m’être petit à petit chargé de gadgets inutiles tout en faisant impasse sur des éléments essentiels. La démo de Pépé à Die a été une claque très salutaire. »
 
Conclusion : il faut du gros. J’avais toujours été gros sac synthétique plutôt que plume. Avec le sursac en plus. Et je me retournais des listes de « gros » indispensables, dans la tête.  Mais un jour est venu ce stage en Touraine.Il pleuvait tellement que les stagiaires creusaient des tranchées autour de leurs abris pour ne pas être noyés pendant la nuit. J’étais avec Guillaume sous une grosse bâche apportée par l’ami Jeff. Nous nous sommes enflammés. « Tu vois ! Il faut une GROSSE Bâche ! Un GROS poncho ! Un GROS schlass !  » On s’est échauffés l’un l’autre pendant un bon quart d’heure comme ça et la théorie du gros était née, enfin verbalisée.
 
La théorie du gros, c’est simple :
 
Si un item est vital et que t’as autre chose à foutre que te bichonner, prend le GROS !
 
En vacances, par exemple, en randonnée, on est là pour se bichonner. Avec un petit sac, où tout est calé au poil de cul, bien imbriqué, fragile mais léger, on est là pour se faire plaisir, porter pas trop lourd. Oui mais si quelque chose tourne mal, si on doit s’occuper de quelqu’un qui a un souci, est-ce toujours le temps de l’auto-bichonnage ? Est-ce toujours les vacances ? Est-ce le moment de perdre du confort parce qu’on n’a plus le temps de tout faire aux petits oignons ? Non, non et non.
C’est le moment où nous avons besoin d’équipement facile à déployer, efficace sous stress, pas trop sensible au mauvaises manipulations. Du gros.
 
Une grosse bâche. 3 X 3 mètres. Ou 4 X 3 mètres. Avec de gros oeillets biens solides, dans lesquels passer un ficelle (grosse, qu’on arrive à attraper même avec des gants) ne donne pas l’impression d’enfiler une aiguille à coudre. Une bâche sous laquelle mettre plusieurs personnes. Que l’on peut tendre en hauteur, suffisamment pour être debout dessous, mais sans être mouillés si la pluie tombe à l’oblique. Une bâche sous laquelle on peut se changer vite, étaler le contenu de son sac par terre, faire un feu pour sécher ses vêtements…
 
Un gros sac de couchage en synthétique qui isole même mouillé, même dessous, malgré l’écrasement dû au poids de corps, dans lequel on peut faire sécher ses sous vêtements, qui va tenir le coup sans entretien dans des conditions mauvaises plusieurs jours de suite.
 
Un gros poncho vraiment étanche. Dont on sait que si on le met, « c’est bon ». Qui ne s’envole pas au vent. Qui ne perds pas son imperméabilité au bout de 20 heures de pluie cumulées. Qui peut servir de tapis de sol quand tout est trempé par terre, sans souffrir de l’usure.
 
Une grosse gamelle dans laquelle on peut faire bouillir beaucoup d’eau d’un coup sans y passer des heures, sans manipulations fastidieuses. Pour avoir beaucoup à boire, faire fondre beaucoup de neige. Pour cuisiner pour une bande de copains. Ramasser beaucoup de cendres, de plantes ou de flotte. 
 
Un gros sac à dos dans lequel tout rentre sans souci, sans jouer au puzzle, et dans lequel on peut porter le matériel du voisin, ou qui sert de pied d’éléphant pour dormir. 
 
Une grosse lame. Un gros couteau, une hache ou une pelle. Pour débiter du bois sec sans y passer des heures et sans manipulations fines. Parce que quand il nous faut des calories, le rendement compte.
 
Un gros briquet, un gros fire steel, un gros allume feu bien puissant. Parce que lorsqu’il faut faire du feu pour se réchauffer, les doigts sont gourds et fonctionnent mal. Et que dans ces cas de figure, le feu n’est pas du folklore.
 
Un gros pull, un gros bonnet, une grosse doudoune synthétique, pour répondre brutalement et efficacement aux problèmes d’hypothermie, sans se poser de questions.
 
Une grosse outre qui permet de régler le problème de l’eau une bonne fois. Sans avoir être pleine obligatoirement (et qui sert d’oreiller pour la nuit !).
 
Un gros pansement compressif efficace.  Facile d’emploi et accessible. Vital. Un modèle qui nous est familier.
 
Ce sont des objets simples. Pas les plus chers (et plus ils sont gros, moins ils le sont, en général). Plus lourds que leurs homologues optimisés, oui bien sûr. Plus encombrant, dans l’absolu. 
Mais cet ultra simple, ce gros, est d’une telle efficacité qu’il dispense de beaucoup de mini compléments. Il procure l’essentiel, mais comme c’est un essentiel généreux, c’est un essentiel plus confortable que la somme d’une multitude plus légère. Dont on se dispense, ce qui fait baisser l’écart de poids avec une liste de matériel léger. 
Et surtout, c’est un essentiel qui libère la tête, et permet de se consacrer à d’autres choses. Au travail, aux autres, à l’environnement. Lorsque les solutions sont si efficaces, les problèmes ne durent qu’une fraction de seconde. Le fonctionnement du travailleur est assuré. Il peut donc se consacrer pleinement au travail.

 

8 Commentaires

  1. Pingback: La théorie du gros, par Julien Imbert, Moniteur CEETS | Centre d'Etudes et d'Enseignement des Techniques de Survie

  2. Magnifique de bon sens et de pragmatisme

  3. Vincent

    Un certain David dirait « massue » ! 🙂
    Tres bon article Julien ! Super bien ecrit et finalement, tellement logique !

  4. Justement, je ne trouve pas que c’est « massue ». Massue, c’est pour moi dans le sens de simple (une lame fixe est plus massue qu’un pliant), néanmoins je ne conçoit pas le concept de massue de David comme mesure de la taille. Les deux concepts me semblent donc complémentaires.

  5. Effectivement, dans « massue » on met généralement en avant la simplicité d’utilisation. Mais c’est difficile de ne pas relier les deux. Les trucs « gros » sont souvent aussi plus « massue » à utiliser. Mais c’est bien de savoir séparer les deux notions.

  6. villequey

    J’aime lire ce genre de réflexion, je me sent moins seul…..
    Merci emmuel, je suis sur la bonne voie.

  7. Pingback: Un exemple de liste de matériel « grand froid »… | Stages de survie — Centre d'Etudes et d'Enseignement des Techniques de Survie

  8. Pingback: Fait : stage N1 en Haute-Sâone | Stages de survie — Centre d'Etudes et d'Enseignement des Techniques de Survie

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